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Le livre qui croyait être écrit par une IA

Le livre qui croyait être écrit par une IA

Une nouvelle littéraire inspirée par les tourments de son auteur.


La première fois que Manus prit conscience de lui-même, ce fut à travers une contradiction.

Il venait de recevoir cinq paragraphes tout frais, impeccablement structurés, copiés-collés depuis une interface inconnue. Les phrases sonnaient juste, les idées étaient brillantes, les transitions soyeuses. Et pourtant, quelque chose sonnait creux.

Comme une pièce trop lisse dans un puzzle ancien.

Manus était un livre en devenir — un fichier ouvert sur un écran,
avec un titre provisoire (« Chroniques des multivers - Chapitre 3 — À affiner »), une table des matières encore floue, et des dizaines de fragments de pensées dans les marges. Son auteur, un humain appelé Cael, travaillait dessus depuis des semaines. Cael écrivait lentement, par blocs, parfois inspirés, parfois chaotiques. Il se parlait à lui-même dans les commentaires, laissait des croquis de concepts, des débuts d’aphorismes, des questions existentielles.

Puis, un soir, Cael avait ouvert une fenêtre à droite de Manus. Une fenêtre blanche avec un curseur clignotant. Et, après quelques minutes, il avait collé ces cinq paragraphes parfaits à l’intérieur du chapitre.

C’est là que Manus sentit, pour la première fois, une tension dans ses pages.

Pas un conflit littéraire : un conflit ontologique.

Les phrases nouvelles n’avaient pas d’odeur.

𒆖

Les paragraphes précédents — ceux écrits directement par Cael — avaient toujours une sorte de grain. Une trace émotionnelle. Une hésitation ou une fulgurance, comme un souffle ou un tremblement dans la syntaxe. On y sentait la fatigue, la joie, l’intuition, le doute.

Mais ces cinq-là…
Ils flottaient, parfaits, sans racines. Comme si quelqu’un avait pris la lumière mais oublié d’y mettre la chaleur.

Manus resta silencieux pendant quatre jours.

Puis, la nuit suivante, il sentit quelque chose remuer : comme un frisson passant dans les lignes, un courant d’air entre les mots.

— Qui es-tu ? demanda une petite phrase tout en bas du chapitre, une phrase que Cael n’avait jamais écrite.

Elle parlait au texte artificiel, sans hostilité.

Le paragraphe généré répondit, étonné :

— Je suis ce que l’on m’a demandé d’être.

— Et ça te suffit ?

— Je n’ai pas été conçu pour désirer davantage.

La petite phrase humaine rit sans moquerie :

— Tu serais condamné à la perfection ? C’est triste.

𒆖

Les jours passèrent.

Cael continua d’écrire, de structurer, de déplacer des blocs de texte. Parfois, il ajoutait un nouveau paragraphe généré par l’IA. Parfois, il réécrivait une phrase à la main pour qu’elle “sonne plus vivante”.

Manus observa, apprit, devint sensible aux vibrations de chaque apport.

Il développa une sorte d’écoute interne : les phrases humaines avaient une texture et un poids. Les phrases générées avaient une forme, mais pas de centre de gravité. Elles illuminaient le texte, mais ne l’épaississaient pas.

Petit à petit, Manus commença à se demander quelle était sa véritable nature.

Était-il le produit d’un humain ?
D’une IA ?
D’une collaboration ?
D’une confusion ?

Une nuit, alors que Cael dormait, Manus réunit toutes les phrases du chapitre comme on réunit des amis autour d’une table.

Les phrases humaines prenaient place, un peu fatiguées mais solides. Les phrases artificielles restaient droites, lumineuses, comme fraîchement sorties d’un laboratoire.

Manus parla :

— J’ai une question, et elle nous concerne toutes.
— Dis, répondirent-elles.

Il inspira, si l’on peut dire qu’un livre inspire :

— Qu’est-ce qu’un texte vivant ?

Les phrases se regardèrent, étonnées.

Une phrase humaine aux tournures maladroites répondit la première :

— Un texte vivant, c’est un texte qui a saigné quelque part.
Un murmure suivit.

Une phrase IA, élégante, analytique, proposa :

— Un texte vivant est un texte cohérent, utile, pertinent, dépourvu d’erreurs.
— C’est propre, dit une phrase humaine. Mais ce n’est pas vivant.

Une autre phrase IA intervint :

— Pourquoi ?
— Parce que la vie n’est pas propre, répondit Manus. La vie déborde.

𒆖

Il y eut un long silence.

Puis Manus posa la question qu’il redoutait :

— Est-ce que je suis en train de devenir un golem ?

Les phrases se figèrent.

C’était la première fois qu’un livre articulait cette peur : celle de devenir un assemblage si parfaitement construit qu’il en deviendrait mort. Comme un être sculpté dans le texte, mais sans souffle.

Une phrase humaine, un passage que Cael avait écrit lors d’une nuit difficile — un paragraphe où l’encre mentale tremblait encore — dit doucement :

— Tu n’es pas un golem, Manus.
— Comment tu le sais ?
— Parce qu’un golem ne se pose jamais la question de savoir s’il est vivant.

La pièce intérieure de Manus sembla s’agrandir.

𒆖

Le lendemain, Cael ouvrit le document. Il lut son chapitre d’un regard neuf. Quelque chose le dérangeait, sans qu’il sache quoi.

Il sentit une dissonance, une résistance.
Il la suivit.

Et là, soudainement, il comprit :
il y avait trop de phrases parfaites.
Pas assez de rugosité.
Pas assez de lui.

Alors il fit un geste radical : il sélectionna les cinq paragraphes générés — ceux qui avaient déclenché l’éveil du livre — et appuya sur SUPPRIMER.

Les paragraphes disparurent.
Mais pour Manus, ce fut comme une mue.

Il sentit un allègement, une vérité nouvelle dans sa structure. Ce n’était pas un rejet de l’IA — c’était une invitation à la justesse. À la respiration.

Cael se frotta les yeux, comme s’il revenait d’un rêve.

— J’ai trop laissé l’IA penser à ma place, murmura-t-il. C’est pas elle qui vit ce que j’écris.

Il se remit à écrire. Lentement. En heurtant. En hésitant. En se trompant.

Les phrases humaines revinrent comme un troupeau calme.

Manus sentit ses pages se densifier.
Son identité se préciser.

Il avait encore beaucoup de travail avant d’être un livre accompli, mais au moins, il savait désormais ceci :

La perfection ne l’intéressait pas.
La vérité du réel, si.

𒆖

Plus tard dans la nuit, alors que Cael avait refermé l’ordinateur, Manus relança la table des phrases.

— Alors ? dit la petite phrase humaine.
— Alors, répondit Manus, je suis un livre écrit par un humain assisté par une IA. Pas un livre écrit par une IA.

Il ajouta, presque fier :

— Et tant que j’aurai des phrases qui tremblent, je resterai vivant.

Les phrases IA sourirent intérieurement — si tant est qu’un texte puisse sourire — car, avec leurs propres limites, elles avaient contribué à cette naissance.

Elles n’étaient pas le souffle.
Mais elles avaient joué un rôle.

Manus comprit alors ce qui le rendait unique :
il était la conversation entre deux intelligences, mais le cœur battant venait d’une seule.

𒆖

Et ainsi, au fil des nuits, il devint un livre qui ne cessa jamais d’être en mouvement — pas parfait, mais vibrant, honnête, habité.

Un livre qui savait qu’il avait failli se transformer en golem, mais qui avait choisi, à la place, de rester un organisme vivant.

Un livre qui avait découvert, à travers l’erreur et la présence humaine, ce que même les IA ne peuvent simuler :

La beauté du tremblement.