Petit manuel pour survivre à 2026 (et au-delà)
Cela faisait quelque temps que je ne vous avais pas écrit ici.
Et peut-être que l’équinoxe est un bon moment pour reprendre le fil.
Les équinoxes sont des seuils.
Des moments où l’équilibre n’est pas un état fixe, mais une tension vivante entre deux mouvements. On quitte une saison, sans avoir encore tout à fait rejoint la suivante. On sent que quelque chose bascule, même si l’on ne sait pas encore exactement sous quelle forme.
Nous vivons cela, collectivement.
Pas seulement un passage de saison.
Un passage de monde.
On continue souvent à penser, parler, prévoir comme si nous étions encore dans un monde, certes compliqué mais relativement stable. Un monde où les institutions tiennent à peu près, où les plaques géopolitiques bougent lentement, où les crises restent des “événements”, où demain ressemble globalement à aujourd’hui.
Ce monde-là est en train de s’éloigner.
Nous avons quitté le monde de la moyenne pour entrer dans celui des ruptures, des écarts-types, des valeurs aberrantes. Le monde du “plus ou moins prévisible” laisse place à un monde plus discontinu, plus étrange. Un monde où plusieurs crises ne s’additionnent pas mais se multiplient et s'amplifient entre elles.
C’est aussi pour cela que tant de gens se sentent fatigués sans toujours savoir pourquoi.
Nous ne traversons pas seulement une crise politique, ou économique, ou écologique, ou technologique. Nous traversons une crise de cadre. Une perte de sol. Une mutation de l’arrière-plan lui-même.
Et 2026 pourrait bien être le moment où cette mutation devient visible pour presque tout le monde.
Trois lignes de fracture me semblent particulièrement décisives pour 2026 : l’IA, la recomposition géopolitique, et l’irruption de questions que notre vieux récit du réel ne sait pas encore accueillir (🛸) — ou même nommer.
L’intelligence artificielle accélère déjà la déformation de nombreux métiers, de nombreux repères cognitifs, de nombreuses médiations.
La géopolitique mondiale entre dans une phase de réagencement brutal, probablement le plus grand changement depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
Les tensions économiques, financières et sociales s’accumulent.
Les fragilités systémiques, le droit international qui se délite, l’épuisement écologique, la fatigue psychique : tout cela ne forme pas une simple série de problèmes distincts.
Cela dessine un changement de régime du réel.
Nous entrons dans un âge de turbulence.
Et le plus difficile, dans un âge de turbulence, ce n’est pas seulement ce qui arrive dehors.
C’est ce que cela fait dedans.
Le risque, dans les années qui viennent, n’est pas seulement la peur. C’est aussi le durcissement. La dissociation. Le cynisme. L’accélération vide. La tentation de se rendre plus métallique pour survivre au métallique. La tentation de devenir plus performant alors même que c'est l’excès de performance a participé au burnout planétaire que nous connaissons.
Car oui, nous vivons aussi cela : une forme de burnout civilisationnel. Un épuisement nerveux du vivant sous pression. À force d’optimiser, de produire, d’extraire, de capter, de rentabiliser, nous avons créé des systèmes efficaces mais inhabitables. Des systèmes puissants mais déliés du cœur.
Alors, quel pourrait être un vrai manuel de survie pour 2026 (et au-delà) ?
Pas un manuel de bunker. Un manuel de présence.
Un manuel de présence
D’abord, revenir au corps.
Quand les récits du monde deviennent trop rapides, trop abstraits, trop contradictoires, il faut retrouver ce qui respire. Dormir mieux. Marcher. Sentir. Réapprendre à habiter sa propre physiologie. Dans un monde qui cherche à capter notre attention, revenir au corps est déjà un acte de souveraineté.
Ensuite, revenir aux liens réels.
Les années qui viennent favoriseront les réseaux artificiels, les simulacres relationnels, les emballements de foule numériques et les psychoses de flux. Il faudra d’autant plus protéger les liens simples, incarnés, concrets : celles et ceux avec qui l’on peut parler vraiment, manger, se taire, créer, traverser un doute sans avoir à se mettre en scène.
Revenir aussi au silence.
Revenir à cette part de nous qui sait se retirer du vacarme. Prière silencieuse, contemplation, écoute intérieure, attention nue : peu importe le mot. Nous aurons besoin d’espaces où la conscience/l'âme ne soit pas immédiatement colonisée par les algorithmes, les injonctions, les urgences, les récits fabriqués.
Revenir, enfin, à la joie créatrice.
Pas la distraction. Pas l’anesthésie. La joie créatrice.
Faire pousser quelque chose. Écrire. Chanter. Jardiner. Tisser. Inventer. Aimer. Transmettre. Rire même, parfois, au bord du chaos. Non pas pour nier la gravité de l’époque, mais pour refuser que l’effondrement des formes anciennes entraîne l’effondrement du feu intérieur.
Je crois que c’est là que se joue une part essentielle de l’avenir.
Pas seulement dans les élections. Pas seulement dans les rapports de force visibles. Mais dans notre capacité à ne pas laisser le chaos extérieur devenir notre seule vérité intérieure.
Je crois aussi que lorsque les systèmes touchent certaines limites, quelque chose d’inattendu devient possible. Non pas nécessairement sous la forme d’un sauveur, ni d’une solution magique, mais sous la forme d’un retournement. D’un relèvement. D’une percée qui ne vient pas des vieilles logiques de puissance. Comme si, au point bas, quelque chose de plus humble et de plus essentiel redevenait audible.
Peut-être allons-nous vers des années rudes. Probablement, même.
Mais rude ne veut pas dire stérile.
Alors, en ce jour d’équinoxe, voici ce que j’avais envie de vous dire (et de me dire) :
Le chaos n’est pas seulement destruction. Il est parfois l’autre nom d’une mue trop longtemps retardée.
Ne misez pas tout sur la stabilité du système, misez sur la qualité de votre présence.
Ne cherchez pas seulement à prévoir, cherchez aussi à vous rendre intérieurement aptes.
Nourrissez votre corps. Nourrissez vos liens. Nourrissez votre âme. Nourrissez votre joie créatrice.
Le monde qui vient demandera moins des humains performants que des humains profonds.
Et malgré le bruit, malgré la brutalité, malgré les secousses, nous sommes nombreux à sentir qu’un autre récit cherche à naître.
Un récit moins fondé sur la prédation, plus fondé sur la présence.
Moins fondé sur la capture, plus fondé sur la relation. Moins fondé sur la peur, plus fondé sur une forme de courage tranquille.
Nous n’avons peut-être pas choisi l’époque mais nous pouvons encore choisir la manière de l’habiter.
— Clément, le 21 mars 2026
PS : ce que j’écris n’est pas seulement théorique. Avec d’autres, nous commençons aussi à faire émerger un projet de lieux et de formes de vie pour les temps qui viennent. Cela s’appelle Maisons du Vivant : maisonsduvivant.org