la voix camuse

Marco vivait dans une serre accrochée au bord du temps.
Ce n’était pas une métaphore : la structure, tout en verre et en charpente noire, était littéralement posée sur un surplomb rocheux, comme suspendue entre deux vallées. Le matin, la brume montait jusqu’aux vitres. Le soir, le soleil y mourait lentement.
Il y cultivait des plantes rares, mais ce n’était pas des orchidées ou des carnivores.
C’étaient des plantes-mémoires : chacune portait en elle un souvenir, une question ou un mot qu’on n'avait jamais su dire.
Certaines brillaient dans l’obscurité.
D’autres ne fleurissaient que si l’on pleurait devant elles.
D'autres encore semblaient pulser d'un feu sacré, dans l'attente de la florescence.
Un jour, un homme est venu.
Il n’a pas frappé. Il s’est tenu debout, à l’entrée de la serre. Il ne portait ni sac ni outil. Juste un carnet, fermé.
Marco l’a vu, sans surprise. comme s’il l’attendait depuis longtemps.
— Qui êtes-vous ? a-t-il demandé.
L’autre n’a rien répondu. Il a ouvert son carnet, tourné quelques pages, puis s’est arrêté. Sur la feuille, il a tracé trois lettres : VWA.
Marco a froncé les sourcils. On lui avait envoyé un veilleur de seuils, un scribe des profondeurs, comme lui.
— vwa ?
L’homme a souri doucement.
Alors Marco a parlé.
En baladant du regard la serre et ses plantes-mémoires, il a d’abord évoqué les saisons.
Celles du corps. Celles de l’âme. Celles de la vie qu’on met parfois entre parenthèse, pour accompagner ceux dont la lumière grandit... ou faiblit. Il a parlé de ses enfants, de ses ex, de ses parents.
Le visiteur écoutait. Il ne bougeait presque pas. De temps à autre, il griffonnait quelque chose dans son carnet.
Il a ensuite évoqué la fatigue invisible.
Celle d’aller toujours au bout, de porter, de ne jamais lâcher. Il parlait de cela comme on parle d’une armure trop lourde, forgée dans les gestes d’un parent qui, dans une guerre lointaine, avait porté des corps blessés sur ses épaules, jusqu’au bout.
— Chez moi, a-t-il dit, l’endurance est un culte. Même quand le souffle manque, on continue. On fait, on tient, on sauve. On meurt debout.
Il disait cela sans plainte, mais avec une lucidité nue.
— Je me suis parfois consumé en tentant de tenir mes promesses muettes...
Le visiteur écoutait. Il ne bougeait presque pas. De temps à autre, il griffonnait quelque chose dans son carnet.
Marco a continué.
Il a parlé de ses élans, de ses mues successives, comme des serpents qui changent de peau sans toujours savoir ce qu’ils deviennent. Il a parlé d’écriture, de fragments, de l’envie de laisser une trace, mais sans édifice. De la peur de construire une maison avec des briques mouvantes.
— Je suis une serre, a-t-il dit. Pas une cathédrale.
Le visiteur a levé les yeux.
— Mais vous avez des voûtes, a-t-il murmuré pour la première fois.
Et Marco a souri. Comme si un mot de passe avait été prononcé.
Car lui-aussi, il pouvait dévoiler les clés temporelles d'un être.
L'espace des voûtes
Ils sont allés ensemble dans une pièce secrète, au fond de la serre.
Là, trois miroirs temporels reposaient, cachés sous des voiles de lin.
Marco a levé le premier voile.
Le miroir du passé : un enfant aux joues rondes, les yeux pleins d’enthousiasme, parlant trop fort dans des salles trop silencieuses. Le feu dans la gorge. L’envie de tout embrasser. D’être lumière dans un monde de néons blafards.
Le second.
Le miroir du futur : un homme plus âgé, assis devant une foule invisible. Il lit à haute voix un texte. Son propre texte. Et derrière lui, dans l’ombre, un jardin résonne. Ce qu’il dit guérit. Ce qu’il est éclaire.
Le dernier.
Le miroir du présent : rien. Juste la serre, vide. Et un carnet fermé.
Le visiteur s’approcha. Ses yeux étaient humides.
— Merci pour ce cadeau. Moi aussi, j'ai quelque chose pour vous.
Il tendit un objet à Marco : un fragment de pierre rouge, incurvée, brûlée sur un bord. On aurait dit une tuile fossile, ou une dent oubliée d’un dieu ancien.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Marco.
Le visiteur haussa les épaules.
Marco la prit dans ses mains. Elle vibrait. Il ferma les yeux.
Et dit, presque malgré lui :
— Camus.
Le mot fit trembler l’air.
Et tout à coup, Marco comprit VWA.
Pas une voix extérieure. Une voie triple : celle qu’il voit, celle qu’il entend, celle qu’il devient. Une voix camuse, cabossée, droite dans ses courbes, belle dans ses fêlures.
Il comprit alors que son corps était une serre. Que son histoire était une constellation de mots. Et que ses écrits n’étaient pas un projet : ils étaient des graines en feu, porteuses d'une beauté singulière.
Le feu est venu.
Non pas par le dehors, mais du dedans. D'abord une crémation lente.
Certaines plantes ont hurlé en silence. D’autres se sont illuminées avant de se dissoudre. Mais des graines noires sont restées, incandescentes, silencieuses.
Marco n’a pas fui.
Il a marché.
Traversé la serre en flammes.
Puis la nuit.
Puis la forêt,
jusqu’à une clairière qu’il n’avait jamais vue.
Là, un vieux banc.
Il s’est assis.
Le visiteur était parti,
mais le carnet était là.
Marco l’a ouvert.
Et il a écrit :
Je suis la voix camuse.
Ni droite, ni pure, mais brûlante.
Ce que j’ai à dire ne guérira pas le monde,
mais l’embrasera de singularité.
Et dans la serre, une fleur rare s’est ouverte.
Son nom ? Entheos.